Jungles et jardins
Jungles et jardins
À la sortie de l’aéroport de Singapour, l’autoroute file entre des arbres taillés, des bougainvilliers en pots et un gazon sans une mauvaise herbe. On n’a pas encore posé ses valises qu’on a déjà compris quelque chose du pays.
J’ai une théorie peu rigoureuse sur les villes : on peut les ranger sur une ligne, de la jungle au jardin.
La jungle, c’est l’imprévisible. Les bâtiments y vieillissent souvent vite, rongés par l’humidité et l’entretien remis à plus tard. Les voitures se garent en triple file, les détritus s’accumulent, et sur le trottoir un vendeur pose trois tabourets en plastique pour ce qui sera probablement un des meilleurs repas de la semaine. Il faut improviser en permanence, et ça peut être fatigant. C’est aussi là que naissent les moments qu’aucun urbaniste n’a prévus. Kuala Lumpur me fait cet effet depuis mon arrivée en 2004 (fichtre).
Le jardin, c’est l’inverse : chaque mètre carré a sa fonction, chaque chose à sa place. Le mot n’est pas de moi. Singapour se décrit comme une ville-jardin depuis 1967, puis ville dans un jardin, désormais ville dans la nature. Je suis la métaphore un peu plus loin que la brochure officielle. Petite permission prise par un résident depuis 2012.
Difficile de ne pas tomber amoureux des villes-jardins : propres, efficaces, sûres. Mais si le jardin est aussi paisible, c’est que quelqu’un passe ses journées à le tailler, à coups de règles, d’attentes sociales et de compromis invisibles au premier regard. Le jardin n’est pas l’absence de chaos. C’est du chaos qu’on a géré, et dont on a effacé les traces.
Le classement a ses angles morts. Ceux de la jungle parachutés dans le jardin, qui cherchent encore l’esprit kampung, celui des villages d’avant les tours, et ne le trouvent plus. Les enfants du jardin lâchés dans la jungle, désarmés faute de règles. Et les endroits qui glissent d’une case à l’autre : Golden Mile Complex, bâtiment brutaliste des années 1970, devenu un bazar vertical thaïlandais, classé au patrimoine en 2021, vendu, fermé, et qui rouvrira vers 2029 en bureaux et cabinets médicaux. La jungle avait poussé dans le jardin, on l’a retaillée. Une place sur la ligne n’est pas une nature, c’est une date.
Parfois la jungle me manque, ses bruits, ses accidents heureux. D’autres jours, je suis content que le métro soit à l’heure et que les dix minutes de marche jusqu’à notre appartement ne demandent aucune vigilance. On oscille d’une nostalgie à l’autre, selon la fatigue et les aspirations.
Ma théorie tient mal, et c’est ce qui me la rend utile. Je ne me demande plus où ranger les villes, mais dans quel sens elles glissent.